Il y a quelques jours, La Presse rapportait qu’à Singapour, lire au moins 15 minutes par jour permet d’accumuler des
points convertibles en récompenses monétaires. Quinze minutes, c’est peu à l’échelle d’une journée. Mais répétées
jour après jour, elles représentent plus de 91 heures de lecture par année et, à un rythme comparable, mettent un
lecteur en contact avec plus d’un million de mots. Comme l’activité physique ou les saines habitudes de vie, la lecture
produit ainsi ses effets dans la durée : modestes au quotidien, ils deviennent considérables au fil des années.
Reste une question : peut-on vraiment considérer que l’essentiel est accompli lorsqu’un jeune quitte ses années
d’apprentissage en sachant lire, mais convaincu que la lecture n’est pas pour lui?
Apprendre à lire et devenir lecteur sont deux réussites distinctes. La responsabilité collective ne devrait donc pas
s’arrêter à la première. Savoir décoder un texte, le comprendre et en tirer de l’information est fondamental, mais
cette compétence ne suffit pas à faire de la lecture une habitude de vie. On peut savoir lire sans jamais choisir de le
faire.
Cette distinction importe d’autant plus que les effets de la lecture dépassent l’école. Des travaux publiés dans
Psychological Medicine associent notamment le plaisir de lire à une meilleure attention et à un meilleur bien-être
psychologique chez les jeunes, ainsi qu’à l’empathie et à la santé cognitive à l’âge adulte.
Dans un quotidien où l’attention est sans cesse sollicitée, lire invite à demeurer avec une idée ou une histoire
suffisamment longtemps pour qu’elle laisse une trace. La lecture ouvre sur d’autres expériences, d’autres
perspectives, tout en permettant d’apprendre par soi-même et de remettre en question ses certitudes. En cela, elle
participe aussi à la santé d’une collectivité.
Or les difficultés rencontrées au moment d’apprendre à lire peuvent finir par convaincre certains jeunes que la lecture
n’est pas faite pour eux. Chez ceux qui apprennent autrement, cet enjeu a une résonance particulière. Lorsque lire
exige davantage d’efforts, la lecture se charge peu à peu d’échec, de comparaison, de découragement.
« J’ai de la difficulté à lire » peut devenir « je ne suis pas bon en lecture ». Puis, insidieusement : « je n’aime pas lire
». Ce glissement n’a pourtant rien d’inévitable. Une difficulté d’apprentissage ne devrait pas condamner un jeune à
croire que le plaisir de lire n’est pas pour lui.
Si nous prenons la parole ensemble aujourd’hui, c’est que nos expériences nous ont convaincus qu’un lecteur ne se
construit pas seulement dans l’apprentissage. Il se construit aussi dans les rencontres.
Un adulte qui redonne confiance, accueille les goûts d’un jeune, lui
fait découvrir une lecture qui l’accroche ou lui montre qu’il existe d’autres façons de lire peut transformer son rapport
à la lecture.
Ces rencontres prennent bien des visages : une enseignante, un parent, un tuteur, une bibliothécaire ou un ami. Ce
rôle n’appartient pas aux seuls professionnels de l’éducation : chacun peut contribuer à rendre la lecture désirable et
accessible.
Être passeur, ce peut être aussi simple que prêter un livre ou parler avec enthousiasme de ce qu’on lit. Le plaisir de
lire se transmet ainsi, d’une personne à l’autre. Lorsque la lecture cesse d’être seulement prescrite et devient visible,
racontée, partagée, une culture de la lecture prend forme.
C’est l’esprit de la Grande lecture partagée, créée par l’Institut des troubles d’apprentissage. L’an dernier, 137 000
personnes et 1 700 écoles ont lu ensemble, cumulant plus de 3,8 millions de minutes. Au-delà des chiffres, ce
mouvement rappelle que la lecture peut appartenir à tous, sous des formes différentes, sans pression de
performance, et devenir un plaisir qu’on partage.
Le 22 octobre prochain, répétons l’expérience. Parlons de ce que nous lisons. Faisons circuler le plaisir de lire. Et le
lendemain, continuons!
Parce qu’une culture de la lecture ne se construit pas en une journée. Elle se construit chaque fois qu’un lecteur
donne à quelqu’un d’autre l’envie de lire.
Félix Morin
Président, Succès Scolaire
Simon Boulerice
Auteur et porte-parole de la Grande lecture partagée
Lyne Maurier
Directrice générale, Institut des troubles d’apprentissage